samedi 16 février 2008 à 09:38

Un jour de février

La veille, vers le soir, premières douleurs. Il tapote au piano des gammes froides pour éloigner un moment l’emprise de la paternité future ; un pâle rayon arrose les broussailles effeuillées qui se dressent à deux pas des baies vitrées de la salle de séjour. Aux rougeurs des arbustes on devine que la vie remonte, malgré la glace persistante : les bourgeons se tassent contre le froid prenant et n’attendent qu’un léger basculement de la nue pour se frayer la voie à travers la sève qui les enserre. Le duvet guette. La journée s’écoule entre de brefs sourires bleuis et un ciel plombé qui finit par l’emporter alors qu’on croyait la partie gagnée sur la neige.
 
La nuit est éreintante, hésitations, questions ; une fille, un garçon ? Dans son insomnie il scrute la lune, comme les anciens lisaient dans les étoiles, y voit le visage d’un ancêtre, vieil homme à barbe grise sur l’ocre de l’astre. Rien ne viendra de ce cercle obstiné et laconique. Il se moque de lui-même, retrouve le calme, s’allonge tranquille enfin, tandis que les chats entonnent leurs plaintes du premier temps, pleurs d’enfants, du grave à l’aigu dans le vide des champs.
 
L’hôpital est à cinquante kilomètres, inutile de faire des allers et retours. À l’aube, le médecin est accueilli en roi mage ; oui, oui, il vaut mieux se mettre en route, dit-il en s’attardant sur son stéthoscope qu’il tapote sur la paume de la main : sans doute ne veut-il pas les regarder, il n’est pas sûr de son diagnostic, il remet son manteau, se préoccupe longtemps de son écharpe.    

Elle regarde courageusement la chambre, tout est posé, mélodieux, rationnel, tant d’affections futures dans un froufrou où rideau et berceau se marient harmonieusement avec l’épaisse moquette gris bleu ; elle se penche malgré son ventre vers les plis du berceau et remet en place un pincement de tissu disgracieux. Il l’attend sans impatience dans l’entrée, aucun mot n’est échangé, mais leurs gestes se font plus lents, solennels, le temps à venir sera inoubliable ; ils préparent l’aventure chacun de leur côté. Il se penche, elle se laisse glisser les talons dans les chaussures, il a posé un genou sur le sol carrelé mais appuie volontairement ses gestes, en augmente le caractère cérémonieux, comme s’il jouait le prince qui découvre cendrillon ; elle le sait et il en rajoute encore, mime l’hésitation entre le pied droit et le pied gauche, sourit en levant le regard auquel elle répond avec le même signe d’espérance complice.

Le voyage est ce chaos de sonorités rageuses des voitures de l’époque sur les routes du Limousin bordées de châtaigniers : ils étalent leurs branches défaites au-dessus de la route verglacée, allant parfois jusqu’à se toucher d’un bord à l’autre, tunnel clamant plain chant la nature qui saura le temps venu reprendre ses droits. Ils peuvent à peine échanger un mot, la ventilation lance contre eux un air chaud que les portières disjointes aspirent aussitôt; il conduit avec lenteur, application, devrait se fâcher contre le mauvais entretien de la route, mais rien ne peut le détourner du but; il y va peut-être de la vie de l’enfant, de la mère… il ralentit encore, la glace luit sur le goudron gris;  il s’étonne qu’un rayon perce impromptu, morceau de rêve au pays éperdu : c’est un peu comme un encouragement, mais il n’en a pas besoin, ça roule, cet hiver sera beau, il sera chaud, il sera chaud, je n’ai jamais cru à l’hiver depuis que j’ai quitté l’enfance, je sais que ce sera bien, ce sera toujours bien… il se surprend à penser : l’espérance guide mes pneus, n’ose pas le dire, réprime un sourire, s’accroche au visage qu’il découvre par instants à ses côtés.

À l’hôpital de Limoges, le service de maternité s’étend entre la cardiologie et la chirurgie. Ils sont pris en charge… enfin, elle surtout, lui, tout le monde s’en moque… et les voilà partis à arpenter le lino des couloirs marqué des milliers de pas et qui n’en peut déjà mais, alors que le bâtiment est neuf. Une voix, une sage-femme sans doute, leur dit qu’ils ont eu raison de venir. Avec cette neige on ne sait jamais. On m’écarte pendant l’examen. Quelques minutes et le jugement tombe : non, non, ce n’est pas encore pour tout de suite, mais on vous la garde. Que c’est drôle de dire les choses ainsi, mais bon, ces gens ont l’air sûrs d’eux. Ils considèrent que la future maman est leur chose, ne les contrarions pas. C’est leur monde, n’y touchons pas, toute sage-femme qu’elle soit, elle est sans doute susceptible.
J’attends sur une chaise de hasard. Une femme en blouse passe, puis revient sur ses pas et m’indique un numéro de chambre. Je la rejoins enfin : elle est allongée dans le lit, la valise familière prête depuis deux mois est posée sous la fenêtre. Elle sourit : je m’étonne de sa blancheur, de sa pâleur devrais-je dire, ce visage qui surgit hors la neige, qui m’attendait, me découvre et je ne sais pas quoi dire. Ce ne sera pas pour aujourd’hui, me confie-t-elle ; sa voix se perd un peu. C’est l’émotion… et le bruit à l’extérieur fait tant de tintamarre - talons, cliquetis - que l’on ne s’entend pas respirer. Les voix se croisent, seuls les yeux communiquent, décrivant un avenir qu’on devine vif et doux.

Au bout de quelques heures l’infirmière me fait comprendre que je ne peux pas passer la nuit, ce n’est pas prévu. Je dormirais bien par terre, sur quelques coussins, mais un regard au pavement javellisé me convainc qu’il est inutile d’y songer. Il faut rentrer avant la nuit, dit-elle. Va, ce ne sera pas pour aujourd’hui ; je sais, je sais. Je veux rester encore un peu près de vous deux. Encore cinq minutes, puis un quart d’heure. Elle insiste, s’inquiète, avec le verglas, fais attention, tu aurais dû prendre ton écharpe, c’est vrai, rentre doucement, oui, oui. Je dis oui à tout. Je m’éloigne enfin, la poigne de sa main me reste au creux de la paume. Je n’ose pas ouvrir mes doigts de crainte d’en laisser échapper la trace. Sur la route du retour j’observe que le soleil a entamé sa marche sans pour autant dégivrer tout à fait l’asphalte qui court sous le capot. Je m’essaie à chanter du piano, mes mains tapotent sur le volant des doigtés sans valeur. Je brûle à l’intérieur comme la glace qui me fait cortège au long de la route du retour.

Il s’escrime contre la porte et en la refermant se souvient des dernières semaines, de ces mois sans autre pensée; il est bloqué sur le paillasson, tranquille, le jour attendu sera demain, c’est sûr, enfin, cette fois c’est sûr, la vie va basculer, il ne sait pas comment, et il est étonné que ça lui arrive à lui, il n’y avait jamais songé, c’était venu comme ça, un jour, et c’est resté suspendu, heureux, abstrait, heureux surtout, plein. Là il ne sait plus, murmure le nom de l’enfant, il ignore tout de lui, d’elle, ne l’imagine pas du tout, il lui a parlé pendant tous ces mois, il lui a même chanté des chansons, mais dans le silence de la grande maison en pleine campagne, seul, c’est comme une paralysie, il ne décolle pas du paillasson. Il doit faire des choses, ne sait plus quoi, il respire profondément ; le courrier peut-être oui, il est à ses pieds. Il marche dessus, ne prend pas la peine de se baisser et le repousse de la pointe de la chaussure, l’écarte comme un obstacle au silence qu’il goûte gravement. Le piano l’attire, non. Il se défait de ses vêtements d’hiver, fait cuire des œufs au plat, se fait machinal, prosaïque, récure, pense à autre chose, rêve, incapable de faire quoi que ce soit, s’assied sur le canapé… tiens, je devrais fermer les volets, non, pas tout de suite, goûter encore quelques instants de silence total, de nuit parfaite, oh tous ces mois à attendre, c’était doux, je crois, je ne sais pas, je crois. J’en suis sûr. Ce qui m’a porté ne va pas disparaître mais s’amplifier ; c’est certain, il est hanté par l’espérance, il est l’espérance. Nous sommes bientôt l’espoir à trois. Je dois faire un tour dans la chambre. Il appuie sur le commutateur, éteint, rallume, se résigne à éteindre. C’est fini. Il s’empresse de fermer les persiennes, sinon il en aura encore moins envie tout à l’heure. La lune arrose la neige, vrai soleil de nuit rouge. Il la voit là-bas, à l’hôpital, sourit. Demain… c’est pour demain.

Les appels des chats ; il aime cette plainte secrète, la cultive en rêve, obsédante  berceuse pour enfants en pleurs, il en estompe les feulements et finit par l’enrouler dans les draps, presse les longues larmes entre ses mains, les plis souples du tissu lui font comme un flot, une source plutôt. C’est le meilleur moment de l’année ; toutes les joies des saisons à venir se ramassent dans la nuit ultime. Il pense à elle là-bas, à l’enfant ; un garçon, une fille. Tout est bien. Elle est persuadée que ce sera une fille. Tant mieux, tant mieux. Il n’est pas certain que je dorme vraiment. C’est entre le ciel et la terre, je suis le ludion de la nuit, il n’est plus de lit, que des couvertures larges comme des mains de géant qui m’accueillent, voilà à peu près comment d’abord il ou elle va nous voir, je le sais, le sommeil intermittent me le décrit, je me débats, et sans cesse un sourire revient, où l’ai-je vu, je me rendors.

De nouveau la route, mais le soleil cette fois, un vrai vif sur fond d’acier blanc azuré: à travers les branches il s’assombrit, prend des teintes de céramique, de madone aux vitraux des cathédrales, oui, la vierge à l’enfant, vieille histoire, vieille histoire. Il n’empêche, c’est la mienne aujourd’hui, ce sera une autre donc, la mienne, la sienne, très différente même, vue de l’intérieur. La route est lisse, belle, personne, pas une voiture, parfois des entassements de neige au loin, dans les prés caverneux, mais tout coule sur le bitume, glace, neige, la fonte grande a commencé, je la bénis, et soudain au détour d’un méandre là-bas au loin quelqu’un fait des signes, je lève le pied, m’arrête. Une dame empruntée, manivelle à la main. Crevaison, plaintes. Je l’aide. Dévisser revisser, je dois faire vite, je suis fou, je devrais repartir, non, je ne peux pas la laisser en plan comme ça, sa voix tourne comme une crécelle, je suis pressée dit-elle, je suis pressée; eh oui, meunier tu dors, ton moulin va trop vite, je tourne je tourne; la manivelle est gracieusement souple, la voiture monte, j’échange les pneus, je retourne dans l’autre sens, finis de visser, m’essuie sur un tissu qu’elle me tend, la graisse charbonneuse est remontée jusqu’au bord des poignets, tant pis. Je suis si pressée… moi aussi lui dis-je, ma femme doit accoucher ce matin… oh mon dieu, il ne fallait pas vous donner toute cette peine, mon dieu et moi qui… et les plaintes repartent. Je souris, je lui expliquerais volontiers qu’au fond au moins pour un pneu je peux être utile, pour la naissance à venir je ne pourrai rien faire, ça compense, merci madame. Mais non, je suis obligé de subir ses remerciements accablants, tant pis pour moi, voilà ce que c’est que d’être disponible, ça t’apprendra. Je me déplie totalement et je saisis le soleil bien en face, je passe la main sur mes yeux, la sueur me dégouline, avec la graisse ça doit être bien joli. On verra, on verra, au revoir madame, mais non, de rien, oui, merci.

Le travail a commencé dit la sage-femme, tandis que je me lave les mains. Tout va bien pour l’instant. Je me rue dans la chambre, prends sa main avant même de la regarder. Elle me fait le récit de la nuit d’angoisse, les nombreuses contractions, elle se résigne aussitôt, c’est pour la bonne cause, eh oui. Je lui raconte l’histoire de la crevaison ; elle sourit. Puis soudain furieusement, ça s’accélère, la sage-femme dit des chiffres, le monitoring projette les pulsations de l’enfant, l’annonce faite aux parents sous forme de battements électriques répétés. Tout va bien, dit la dame de l’art, s’en va, revient. Elle souffre, c’est visible, je lui serre la main, comme si je pouvais prendre une part de la douleur. Autrefois on excluait les hommes de l’accouchement, je comprends pourquoi, je ne cèderais pourtant ma place pour rien au monde, même si c’est frustrant. Puis la catastrophe vient vite, les battements tombent à soixante, puis à quarante ; des blouses blanches volent, affluent puis repartent, appels discrets, le grand patron arrive, il est tout petit, entouré d’une cour invraisemblable de carabins, porte un jugement péremptoire, manie les ciseaux en grommelant: il faut que cet enfant soit libéré… le silence s’étend entre deux phrases, il parle comme à lui-même, mais tout le monde est à l’écoute. Vous entendez les souffrances de l’enfant? demande-t-il.  Je panique un brin. C’est clair, dit-il enfin.  Personne ne sait? Pas de réponse. Il va chercher doucement l’enfant qui vient, un coup de ciseau, le visage sort bleu, le cordon était enroulé deux fois autour du cou. Je le savais, dit-il. Il écarte tout le monde d’un coup de coude et se rue avec l’enfant dans la salle d’examen attenante. Trois minutes plus tard la sage-femme va revenir. Entre temps j’aurai eu le temps de dire que je ne sais pas. Il va bien, dit-on quelque part. J’en conclus que c’est un garçon ; elle dit : non, je suis sûre que c’est une fille. Enfin, la prêtresse revient, nous sommes sur des charbons ardents ; elle lui annonce : vous avez une jolie petite fille! Pleurs, puis très vite : je veux la voir… oui oui, tout de suite !

Longtemps nous sommes restés avec elle… le silence à peine troublé par une sorte de souffle murmuré, parfois sa poitrine se soulève, on dirait qu’elle soupire après l’exploit. La journée la plus sucrée de la vie commence. Tu es père. Il n’est écrit nulle part ce que c’est. Personne ne peut t’expliquer. On peut dire des mots, mais chacun a sa manière d’être père. Mère, on voit bien, on sent bien ce que c’est, mais père, rien. Le père doit apprendre à être ce que la nature lui ordonne ; il a deux bras et deux jambes, un cœur gros comme ça, c’est vrai, mais rien ne me dit ce que je dois faire de tout ça. Heureusement, la mère sait. Au moins un des deux, la moitié ce n’est pas si mal. Vers le soir, il faut tout quitter, mais le soleil est si étonnamment jeune dans son déclin que j’en souris d’avance. C’est fait. Il projette ses rayons à l’intérieur du hall d’entrée où trône un marchand de revues. Il dispose même de quelques livres. Je jette un regard, découvre une édition des poèmes de Mallarmé. L’achète. Bien plus tard je comprendrai que le poète hermétique m’intéressait moins que son nom. J’étais en effet sur l’instant bien mal armé.

C’était il y a trente ans, Anne-Laure naissait.

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Ce texte a était écrit par Raymond,
Joyeux anniversaire Anne-Laure.

vendredi 18 janvier 2008 à 00:12

Vous êtes encore là vous ?

Washington d ici

- Papa, je mange seul.
- C’est très bien mon fils.

Washington d ici

- Papa, je me tiens debout seul.
- C’est très bien mon fils.

Washington d ici

- Papa, je marche seul.
- Et ben, pendant que t’y es, t’as qu’à passer chez Giant acheter du pain.

samedi 05 janvier 2008 à 10:59

Guy McKagan, Rock Star, Rockville, MD 2008

Washington d ici

Merci d’être velu, l’ami.

mardi 01 janvier 2008 à 14:37

Et bonne année, donc.

Bonne année 2008.
Plein de beaux bébés à toutes les copines et copains enceintes.

Une année magique !

Washington d ici

Une année pleine d’amitié.

Washington d ici

Washington d ici

Washington d ici

Une année pleine d’amour.

Washington d ici

Bref, une nouvelle année à croquer à pleines dents…

Washington d ici

… où que l’on soit.

mardi 25 décembre 2007 à 20:22

Joyeux Noël

Washington d ici

samedi 15 décembre 2007 à 09:05

Jam Session

jeudi 13 décembre 2007 à 22:04

Con c’est cration !

Washington d ici

Washington d ici

mardi 11 décembre 2007 à 07:54

Aim’ Mamie Pat

Washington d ici

On vous embrasse très fort, mamie Pat.

dimanche 09 décembre 2007 à 13:04

Mercredi 5 décembre 2007, Neil découvre la neige

Résultats de l’expérience: la neige, c’est froid, c’est mouillé et ça tombe du ciel.

mardi 04 décembre 2007 à 20:02

Arb’